_ Calmez-vous, sinon je vais être obligée d'appeller la sécurité.
Qu'elle appelle ! Que les hommes en bleu aux muscles durs l'emmènent, le jettent dehors. Il reviendra, encore et toujours. Il leur interdira de l'approcher. Il la protègera. Il s'abat mollement dans le fauteuil.La jeune fille en blouse blanche reste à ses côtés. Elle est blonde et jolie. Elle porte à son cou un médailon en forme de coeur. Quelle ironie !
Le bijou l'hypnotise.
_ Je l'aime, dit-il. Je l'aime plus que tout.
Si jamais elle ose répondre: « Je comprends », il arrache la chaîne et le bijou doré !
Elle ne dit rien. Elle a simplement passé son bras autour de son épaule. Il ajoute :
_ Ils vont la massacrer, la mutiler. Elle a bien assez souffert comme ça.
Elle a souffert dans la voiture disloquée, dans l'hélicoptère qui l'emportait. Un drôle de baptême de l'air pour elle qui redoutait de monter sur une échelle, sujette au vertige.
Elle a souffert dans la salle d'opération, sur ce lit où elle a refusé de se réveiller, peut-être simplement pour échapper à la douleur, à toutes les meurtrissures de son corps, et eux, ils voudraient recommencer, lui imposer encore le bistouri et toutes ces sales choses. Jamais.
Il appuie sa tête contre l'épaule de la jeune infirmière. Elle le serre un peu plus contre elle, toujours silencieuse. A les voir comme ca, on pourrait croire qu'ils s'aiment.
On pourrait croire n'importe quoi, mais certainement pas cette réalité terrible. Il renifle, s'excuse. Elle sourit.
_ Pleurez si cela vous peut vous soulager.
Sa voix est douce, une voix créée pour parler aux enfants.
_ Nous nous sommes connus grâce à une amie commune, raconte-t-il. A l'époque, je voulais être basketteur professionnel et elle, elle ne savait pas. Je la trouvais superficielle et seule. Elle me trouvais ringard et seul. Finalement, nous avons faits connaissance et nous nous sommes installés dans un appartement. C'était voilà deux ans. C'est important, les anniversaires, alors nous avions décidé de le fêter chez ses grands-parents à Wilington.
_ Vous êtes fiancés ?
Il secoue la tête. Ni lui, ni elle n'y songeaient. A quoi bon un papier officiel.
_ Vous n'avez pas d'enfant ?
_ Non...
L'enfant qui n'a pas voulu naître, aujourd'hui serait là, assis près de lui. Il ne comprendrait pas. Il la réclamerait en tapant du pied, son petit pouce planté dans sa bouche. Il aurait mal, ce tout petit, si mal, et lui, il n'aurait même pas le courage de le consoler. Il ne serait plus père parce qu'à force de souffrir on ne sait plus penser aux autres.
Il regarde l'infirmière blonde.
_ Etes-vous mariée ?
Elle hoche la tête. Il demande :
_ Et si c'était votre mari qui était dans cette chambre, si c'était à lui qu'on voulait le prendre, que feriez-vous ?
Elle va certainement lui expliquer qu'elle accepterait, en tripotant le petit médaillon doré, en plantant son regard d'eau dans le sien, lui expiquant que la médecine ne peut pas progresser sans sacrifices.
Non, elle ne dit rien. Il apprécie son silence.
_ Désirez-vous un café ? propose-t-elle.
_ Non, merci.
C'est l'heure des filles de salle, des aides-soignantes, un défilé de bouses rose ou bleues. C'est l'heure où, chambre 21, elles lavent son pauvre corps, vérifient les perfusions.
Ses parents et son amie sont avec elle. Le médecin chef les rejoindra bientôt. La décision finale ne saurait tarder.
La porte aimante son regard. Ses jambes tremblent. Il fait un pas et brusquement se souvient d'un après-midi où elle l'entraîna de force dans un cinéma où repassait Love Story. Il détestait. Elle adorait.
Il la regarde amusé. Elle chantonne: « Elle aimait Mozart, les Beatles et moi... »
_ S'il te plaît, insiste-t-elle. J'adore pleurer dans tes bras.
Et elle avait pleuré, le nez dans son cou, mouillant sa chemise. Et il pleure, aujourd'hui, le front contre la porte de la chambre 21...